Histoire de la pensée économique: les économistes et la politique

Chapitre 2: Les économistes et la politique avant le 20e siècle

Thomas Delcey

Université de Bourgogne

Introduction

Lecture suggérée

Lecture principale: Ferey (2019), L’économie, la politique et l’État – XVIIe-XIXe s. Histoire de la pensée économique, Pearson, Paris.

L’autonomie de la discipline économique

Depuis quand l’économie est-elle une discipline autonome des gouvernements ?

  • Autonomie \(\neq\) indépendance ;
  • Autonomie est une forme de spécialisation ;
  • Les économistes se définissent comme tels et sont reconnus comme tels (Gingras 1991).

Objectif du chapitre

Retracer l’autonomisation progressive de la discipline économique par rapport à la politique.

Etude de cas sur l’usure

Le préteur et sa femme par Quentin Metsys (1514)

Le préteur et sa femme par Quentin Metsys (1514)
Figure 1: Evolution du volume des transactions boursières au niveau mondial depuis 1975

Quand l’économie était subordonnée à la politique

Antiquité

Introduit par Xénophon, économie est une contraction en grec ancien de Oikos (“foyer”, “maison”) et Nomos (“loi”).

Aristote: le “premier” économiste

  • Deux ouvrages qui traitent d’économie:
    • Politique
    • Ethique à Nicomaque
  • Deux questions fondamentales:
    • Qu’est-ce que la valeur ?
    • L’enrichissement

La valeur chez Aristote

Toute propriété a deux usages […] Une chaussure peut à la fois servir à chausser le pied ou à faire un échange. On peut du moins en tirer ce double usage. Celui qui, contre de l’argent ou contre des aliments, échange une chaussure dont un autre a besoin, emploie bien cette chaussure en tant que chaussure, maïs non pas cependant avec son utilité propre ; car elle n’avait point été faite pour l’échange.

Aristote, Politique, I, 9

Les valeurs selon Aristote

  • Valeur d’usage: la valeur qu’un bien a pour son utilisateur ;
  • Valeur d’échange: la valeur qu’un bien a pour un tiers en échange d’un autre bien.

L’enrichissement

La raison de cette attitudes c’est qu’on fait effort pour vivre et non pour mener une vie heureuse, et comme le désir de vivre n’a pas de limite, les moyens eux aussi on les désire sans limite. Et même ceux qui s’efforcent de mener une vie heureuse recherchent ce qui procure les jouissances physiques, de sorte que, comme celles-ci semblent dépendre de ce qu’on possède, toute leur vie ils la passent occupés par l’acquisition de richesses, et c’est ainsi qu’on en est arrivé à cette autre forme de l’art d’acquérir : la chrématistique.

Aristote, Politique, I, 9

La chrématistique

  • La notion désigne la gestion de l’argent.
  • Elle prend deux formes possibles:
    • La chrématistique naturelle (aussi appelé l’économie) ;
    • La chrématistique pure ou commerciale.

L’usure chez Aristote

On a toute raison de haïr l’usure. Ce qu’on en tire procède en effet de la monnaie elle-même et ce n’est pas à cette fin que celle-ci a été inventée. … et c’est de là qu’il a pris son nom : les petits, en effet, sont semblables à leurs parents, et l’intérêt est de l’argent né d’argent. Si bien que cette façon d’acquérir est la plus contraire à la nature.

Aristote, Ethique à Nicomaque

Aristote valorise l’accumulation qui vise à répondre aux besoins de la vie et condamne l’accumulation pour elle-même.

Conclusion sur l’antiquité

  • Premier questionnement sur un comportement purement économique: l’enrichissement ;
  • Mais ce questionnement est totalement subordonné à la morale et la politique ;
    • L’importance de la famille et de la cité ;
    • Un bien commun à préserver au delà des individus ;

Cette pensée grecque aura une influence majeure sur la pensée économique médiévale et moderne (usurier, rentiers).

Le moyen-âge

L’usure dans le moyen-âge européen

Recevoir une usure (usura) pour un prêt d’argent est, en soi, injuste, parce que c’est vendre ce qui n’existe pas et donc, manifestement, constitue une inégalité qui est contraire à la justice. […] Par la même raison, c’est commettre une injustice, quand on prête du vin ou du froment, que d’exiger double redevance, à savoir la restitution d’une même quantité de la même matière, et d’autre part le prix de l’usage (pretium usus) ou comme on dit une usure (usura).

Thomas d’Aquin, Somme théologique, Usure, a.1

Saint Thomas d’Aquin reprend ici la critique de l’usure d’Aristote.

Mais …

Mais celui qui confie une somme d’argent à un marchand ou à un artisan par mode d’association, ne leur cède pas la propriété de son argent qui demeure bien à lui, de sorte qu’il participe à ses risques et périls au commerce du marchand et au travail de l’artisan ; voilà pourquoi il sera en droit de réclamer, comme une chose lui appartenant, une part du bénéfice.

Thomas d’Aquin, Somme théologique, usure, a.2

Une première justification de l’accumulation du capital et de la rémunération de l’entrepreneur et du capitaliste.

Conclusion sur le moyen-âge

  • L’usure est condamnée par l’Eglise ;
  • Le Concile de Vienne de 1311 qualifie l’usure d’hérésie ;
  • Mais apparaît les premières justifications de l’intérêt qu’on cherche à distinguer de l’usure ;
  • La pensée économique est totalement subordonnée à la morale chrétienne.

L’imprimerie (1450)

Production de livres imprimés (1554-1800)

Production de livres imprimés (1554-1800)

Les mercantilistes

  • Antoine de Montchrestien (1575-1621) ;
  • Introduit le terme “économie politique” ;
  • Representatif du mercantilisme.

“Ceux qui sont appelés au gouvernement des États doivent en avoir la gloire, l’augmentation et l’enrichissement pour leur principal but.”

Les mercantilistes

  • Un groupe hétérogène composé de marchands et haut fonctionnaires.
  • Mais qui partagent un ensemble de croyances:
    • Une population riche \(\implies\) \(\uparrow\) recettes fiscales.
    • Puissance économique \(\implies\) puissance militaire.

Au delà des réponses apportées, les mercantilistes posent une question qui restera centrale en économie: qu’est-ce qui fait la richesse d’une nation ?

Les mercantilistes sur l’usure

  • Distinction entre l’usure (immoral) de l’intérêt (moral) ;
  • Taux d’intérêt légal maximum fixé par l’État:
    • Angleterre: 1571: 10%, 1624: 8% ; 1651: 6%; 1714: 5%.
  • L’usure n’est pas seulement condamnée moralement mais aussi économiquement.

Conclusion sur les mercantilistes

Une pensée économique naissante

  • Les mercantilistes sont les premiers à penser l’économie à l’échelle d’une nation ;
  • Un courant de pensée économique qui émerge en même temps que l’essor de l’État-nations ;
  • Mais cette pensée économique est encore subordonnée à la politique ;
  • L’objet n’est pas l’économie, mais la puissance de l’État au service du souverain.

L’emergence des lois économiques

Le développement du contractualisme

  • Le Léviathan Thomas Hobbes (1651) ;
  • Du contrat social Jean-Jacques Rousseau (1762).

Le contractualisme

  • Une philosophie politique qui émerge au 17e siècle ;
  • Une vision centrée sur l’individu et ses droits:
    • La société est fondée sur un contrat entre les individus et le souverain ;
    • Le souverain doit garantir la sécurité et le bien-être des individus (droits naturels).

Les physiocrates

  • La richesse provient du travail de la terre ;
  • L’économie suit un ordre naturel…
  • … que le roi doit préserver.

Les physiocrates sont à la fois influents au sein de l’État (Turgot) et dans le débat public naissant (Ephémérides du citoyen).

Le tableau économique de Quesnay

Le tableau économique

  • Le tableau économique représente un circuit économique de flux monétaires entre trois classes sociales:
    • Classe productive : les fermiers ;
    • Classe des propriétaires : les rentiers ;
    • Classe stériles: les artisans et les commerçants.

Source: wikipedia

Source: wikipedia

C’est l’une des premières modélisations macroéconomiques de l’histoire. L’économie est pensée comme un système autonome où la richesse est un ensemble de flux circulant entre les différentes classes.

L’usure chez les physiocrates

Rien ne peut réellement produire de revenu que la terre et les eaux. […] Ainsi le prétexte du prêt de l’argent à intérêt ne peut donc être fondé dans l’ordre naturel et dans l’ordre de la justice que sur le rapport de conformité de cet intérêt avec le revenu que l’on peut acquérir avec de l’argent par l’achat des terres : car il est impossible de concevoir d’autre revenu réel qu’on puisse acquérir avec de l’argent sans le prendre injustement sur ce qui appartient à autrui.

François Quesnay, Observation sur l’intérêt de l’argent, 1766

Conclusion sur les physiocrates

  • Les lois économiques s’imposent à tous, y compris aux souverains ;

  • Le souverain doit les faire respecter et doit les respecter lui-même ;

  • Une pensée politique contrastée, à la fois autoritaire et libérale.

“Laissez faire, laissez passer, le monde va de lui même”

Adage attribué au contemporain de Quesnay, Vincent de Gournay

Les classiques

Adam Smith sur l’usure

Il est à remarquer que partout le prix courant des terres dépend du taux courant de l’intérêt. Celui qui a un capital dont il désire retirer un revenu sans prendre la peine de l’employer lui-même, délibère s’il en achètera une terre ou s’il le prêtera à intérêt. La sûreté la plus grande du placement, et puis quelques autres avantages qui accompagnent presque partout cette espèce de propriété, le disposeront naturellement à se contenter d’un revenu moindre, en terre, que celui qu’il pourrait se procurer en prêtant son argent à intérêt. Ces avantages suffisent pour compenser une certaine différence dans le revenu, et si la rente de la terre tombait au-dessous de l’intérêt de l’argent plus bas que cette différence, personne ne voudrait acheter des terres ; ce qui réduirait bientôt leur prix courant. Au contraire, si les avantages faisaient beaucoup plus que compenser la différence, tout le monde voudrait acheter des terres ; ce qui en relèverait encore bientôt le prix courant.

Adam Smith (1776), La richesse des nations, Livre II, Chapitre IV

Adam Smith sur l’usure

La Richesse des Nations est écrite quelques années après la plus grave crise financière de l’histoire de l’Ecosse:

  • “Personnes prudentes” vs “personnes à projet” ;
  • Les personnes ont le choix entre l’intérêt et la rente ;
  • Équilibre entre le taux d’intérêt et le taux de rente ;

Adam Smith, le libéralisme et la main invisible

en dirigeant cette industrie de manière à ce que son produit ait le plus de valeur possible, il ne pense qu’à son propre gain ; en cela, comme dans beaucoup d’autres cas, il est conduit par une main invisible à remplir une fin qui n’entre nullement dans ses intentions […] Tout en ne cherchant que son intérêt personnel, il travaille souvent d’une manière bien plus efficace pour l’intérêt de la société, que s’il avait réellement pour but d’y travailler.

Adam Smith, La richesse des nations, Livre IV, Chapitre II

Adam Smith, le libéralisme et la main invisible